jeudi 24 avril 2014

#Généathème : Sur les traces de Victoria (Episode 2/3)

Hier, j’ai commencé à vous raconter l’histoire de Victoria, mon arrière-grand-mère ;
vous pouvez relire l’article ici.

Aujourd’hui, je vous propose de reprendre où nous en étions dans le récit de sa vie, à savoir juste avant que la France n’entre en guerre.



Victoria Yvonno en 1914
Source : Archives familiales


Mars 1914, Victoria est nommée maîtresse adjointe titulaire à Rosporden (29), situé à seulement 2 ou 3 kilomètres de Kernével.


Ouest-Eclair du 01-03-1914, Edition Bretagne, page 7
Source : Gallica




L’Église et le Monument aux Morts de Rosporden (29)
Source : Collection personnelle



On la voit ci-dessous posant avec les autres maîtresses de l’école.



Victoria Yvonno (à gauche) en 1914 à l’Ecole de Rosporden (29)
Source : Archives familiales

Un mois plus tard, la fête bat son plein car son frère Eugène épouse le 14 avril à Kernével une jeune fille de Rosporden : Marie Anne LE GORGEU1.




Eugène YVONNO et Marie Anne LE GORGEU vers 1915
Source : Archives Familiales

Malheureusement, la joie sera de courte durée car la guerre éclate et le 2 aout, c’est la mobilisation.
Eugène est appelé le 11 août et intègrera le 73e puis le 70e régiment d'artillerie LGP (Régiment d'Artillerie Lourde à Grande Puissance)2.

Victoria connait-elle déjà Louis DELORIER qui deviendra son époux deux ans plus tard ?
Je pense que oui car lui aussi est mobilisé et part au front pour intégrer le 71e Régiment d’Infanterie de Saint Brieuc.
Il est instituteur et a été nommé à Chateauneuf-du-Faou (29) à une trentaine de kilomètres de Rosporden depuis octobre 1910.
Je pense même que Victoria et Louis doivent se connaitre depuis au moins 1910 car lorsqu’il était à l’École Normale à Quimper3, il a habité la Maison Lescop sur la Route de Rosporden à Ergué-Armel, lieu-dit où habitaient justement les parents de Victoria.

C’est un homme d’1m69, les cheveux châtains et les yeux marrons foncés. Il a le visage plutôt rond et un grand front4.

Le 15 mai 1911, alors que Louis DELORIER est en charge de la 3e classe de garçons de Chateauneuf-du-Faou, composée de 49 garçons, l’inspecteur d’académie écrira de lui sur son rapport :
 "Je suis heureux de constater que ce jeune maître enseigne avec beaucoup de chaleur et de méthode, qu'il ne se contente pas de faire semblant d'enseigner, mais que, au contraire, avec un souci louable des résultats précis, il n'a de cesse que la notion qu'il veut donner ne soit comprise et retenue."

Victoria va déposer une demande de congé début février 1916 afin de pouvoir célébrer son mariage avec Louis pendant une de ses permissions.



Demande de congé du 4 février 1916 - Dossier personnel d’institutrice
Source : Archives Départementales du Finistère – 86 W 1-75 n°161

Rosporden, le 4 février 1916

Monsieur l’Inspecteur d’Académie,
J’ai l’honneur de solliciter de votre bienveillance un congé pour convenance personnelle du 11 février au matin au 23 février au matin, à l’occasion de mon mariage avec Monsieur Delorier, instituteur, actuellement soldat au 71e régiment d’infanterie, et venant du dit front en permission régulière de dix jours.

Veuillez agréer, Monsieur l’inspecteur d’Académie, l’expression de mes sentiments respectueux.

V. Yvonno, Institutrice adjointe à Rosporden.



Victoria et Louis DELORIER se marient le 12 février 19165.
Ils ont 23 et 24 ans.
Puis Louis s’en retourne au front pendant que Victoria continue à faire la classe à Rosporden.


20 décembre 1916. Cela fait sept ans que Victoria enseigne.
L’inspecteur d’académie suit son travail avec les jeunes filles de la 6e classe.
Il notera dans son rapport : "Mme Delorier est une jeune maîtresse intelligente, vive, active. Elle parle un peu vite et fort. Elle a de l'assurance et son autorité est bien assise."


Bulletin d’Inspection du 20 décembre 1916

Source : Dossier personnel d’institutrice – AD 29 – 86 W 1-75 n°161







Deux années passent avec l’espoir de voir finir cette guerre et les hommes revenir.
Mais la guerre enlèvera son mari à Victoria et elle deviendra veuve à 26 ans, deux mois avant la fin des combats, le 9 septembre 1918. Son mari décèdera à Fraizé (Vosges) d’une « maladie contractée en service »6 dans une ambulance.
Mort pour la France, i l sera cité à l'ordre du régiment : "Soldat musicien courageux et dévoué. Au front depuis le début de la campagne. S'est acquitté de ses fonctions de brancardier avec un dévouement inlassable, donnant à tous ses camarades l'exemple du devoir et de l'abnégation."

Son frère Eugène, lui, est sauf. Il est démobilisé en août 1919.


1922. Victoria a 30 ans. Son frère Eugène, qui est maintenant comptable, habite à Quimper (29).
En juillet, son épouse Marie Anne accouche d’une petite fille : Paule7.
C’est une grande joie pour la famille.





1er octobre 1922. Un nouvel instituteur a été nommé titulaire à Rosporden : Louis ALLAIN8.
Cet homme de 32 ans né à Ergué Armel (29)9 a passé toute son enfance à Quimper.
Victoria et Louis ALLAIN vont se marier à peine cinq mois plus tard le 14 mars 1923 à Rosporden10.






Acte de Mariage de Louis ALLAIN et Victoria YVONNO
le 14 mars 1923 à Rosporden (29)
Source : Mairie de Rosporden



Très vite, Victoria est enceinte. Mais le mariage ne durera pas et le couple va se séparer bien avant la naissance de l’enfant.

Louis a vécu la guerre, comme tant d’autres. Mais qu’a-il connu exactement ?
Arrivé au corps le 3 aout 1914, parti aux armées le 6 août, il est blessé par balle au front dès le 22 août et fait prisonnier. Il ne sera rapatrié en France qu’en décembre 191811. Il aura donc passé 4 années comme prisonnier et subit une opération du cerveau suite à sa blessure.

La commission de réforme de Quimper indiquera dans son rapport de mars 1921 :
« 1°/ Légère gêne de la vision des deux yeux sans lésions des milieux, éblouissements - 2°/ cicatrice à l'œil droit - 3°/ hypertrophie nette du cœur gauche, légère arythmie, léger emphysème pulmonaire »

La commission ne l’a pas encore reconnu (elle le fera en 1933), mais Louis ALLAIN connait aussi des « troubles de l'humeur ».
C’est un mari violent et Victoria fait tout pour s’éloigner de lui alors qu’elle est encore enceinte.
Elle fait une demande de divorce, retourne habiter chez ses parents et demande sa mutation.




Lettre de l’avocat de Victoria à l’Inspecteur d’Académie, datée du 20 août 1923
Source : Dossier personnel d’institutrice – AD 29 – 86 W 1-75 n°161


André JONCOUR
Avoué – Licencié
24 rue de l’Odet

Quimper, le 28 août 1923

Monsieur l’Inspecteur,

J’ai l’honneur de vous faire connaître que Madame ALLAIN, Institutrice à Rosporden, pour qui j’occupe dans son instance en divorce, me prie d’insister près de vous pour qu’une suite favorable soit donnée à la demande de changement de poste qu’elle a formée dernièrement.

En droit, Madame ALLAIN, était incontestablement fondée à faire une semblable demande sans l’autorisation de son mari, l’ordonnance du Président du tribunal en date du 24 mai dernier, qui l’a autorisée à résider chez son père et a fait défense à son mari de venir l’y troubler, lui a rendu sa pleine capacité civile.

En fait, je crois que la situation de Madame ALLAIN serait intenable à Rosporden. Elle y serait exposée à rencontrer journellement son mari et en but à des sollicitations qu’elle a repoussées à plusieurs reprises, étant bien décidée à ne pas reprendre la vie commune.

J’ose donc espérer, Monsieur l’Inspecteur, que vous donnerez satisfaction à cette malheureuse dont la santé déjà ébranlée ne serait pas en état de supporter de nouvelles et très pénibles émotions.

Veuillez agréer, Monsieur l’Inspecteur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.




Mais la demande de mutation de Victoria est ralentie car Louis ALLAIN s’y oppose et il reste encore son mari. L’inspecteur d’Académie hésite et attend un avis du Tribunal civil pour donner son approbation à la mutation de la jeune femme.

La grossesse de Victoria arrive à terme et elle accouche à Quimper le 28 décembre 1923 d’une petite fille qu’elle prénommera Maryvonne, ma grand-mère.



Acte de Naissance de Maryvonne ALLAIN le 28 décembre 1923 à Quimper (29)
Source : Mairie de Quimper (29)

Le vingt huit décembre mil neuf cent vingt trois à cinq heures du
matin, est née Boulevard Dupleix - Maryvonne - du sexe
féminin, de Louis Marie Allain né le quatre avril mil huit cent
quatre vint dix à Ergué Armel (Finistère) et de Victoria Adeline
Yvonno, son épouse, née le quinze avril mil huit cent quatre vingt douze
à Murat (Cantal), Instituteurs domiciliés à Rosporden (Finistère) ; dressé
le vingt hui décembre mil neuf cent vingt trois à neuf heures du matin
sur la déclaration faite à défaut du père par Abraham Yvonno soixante sept
ans, retraité, aieul de l'enfant, ayant assité à l'accouchement. En présence
de Joseph corbin et de Yves Le Bellec, commis, témoins majeurs
domiciliés à Quimper. Après lecture faite, Nous Louis Quinion
adjoint délégué de M. le Maire d'officier de l'Etat civil de Quimper
avons signé avec le déclarant et les témoins.




Après plusieurs demandes officielles de Victoria et l’avis favorable du Tribunal, l’Inspecteur d’Académie nommera Victoria directrice  de l’école de Plonéis (29) où elle exercera entre le 1er octobre 1924 et le 30 septembre 1926.




Ploneis, à l’ouest de Quimper et à 40 km de Rosporden – Finistère (29)
Source : Google Maps Engine

Le 1er avril 1925, le tribunal Civil de Quimper prononce enfin le divorce de Victoria et Louis ALLAIN « au profit de la femme et aux torts du mari ».




Transcription à Rosporden (29)
de l’acte de divorce de Louis ALLAIN et Victoria YVONNO
du 1er avril 1925 par le Tribunal Civil de Quimper (29)
Source : Mairie de Rosporden

Une page se tourne et Victoria pense enfin être plus libre, même s’ils ont une petite fille d’un an et demi ensemble. Il faudra bien que la petite Maryvonne voit son père.

13 février 1926. Une nouvelle inspection de l’Académie. Cela fait seize ans de Victoria est maîtresse et à peine un an et demi qu’elle est directrice.
"Beaucoup de bonnes choses dans la classe de Mme Allain qui est une institutrice laborieuse et méthodique et de qui l'on est fondé à attendre beaucoup. Mais il faudra qu'elle se soucie d'obtenir que le niveau de la 2e classe se relève sans quoi ses efforts risqueraient d'être stériles, qu'elle se préoccupe encore  d'étendre son action éducative au delà de l'école qu'elle dirige. Bref, qu'en elle, la "jeune" directrice se hausse jusqu'à l'institutrice expérimentée et éprouvée."



1er octobre 1926. Victoria est nommée à l’école de Kernevel, où elle a fait ses débuts en tant que élève-maîtresse, mais cette fois-ci au poste de Directrice.

6 janvier 1927. C’est un coup terrible pour la famille. La nièce de Victoria, la petite Paule de 4 ans et demi décède à Quimper dans la demeure familiale Quai de l’Odet.
La cérémonie se déroule à la paroisse Saint Mathieu et la petite Paule est enterrée au cimetière Saint Marc.



Mention du décès de Paule YVONNO
Ouest-Eclair du 07-01-1927, Edition Finistère-Morbihan (page 5)
Source : Gallica

Cimetière Saint Marc à Quimper (29) - Carré 12
(pas d’indication de la tombe exacte)
Source : Collection personnelle

1928. Victoria se sent harcelée par son ex-mari et craint pour sa sécurité.
Elle écrit à l’Inspecteur d’Académie.

Lettre de Victoria à l’Inspecteur d’Académie, datée du 20 juin 1928
Source : Dossier personnel d’institutrice – AD 29 – 86 W 1-75 n°161


Madame Delorier, directrice à Kernével
A Monsieur l’Inspecteur d’Académie.

Monsieur l’Inspecteur,

Pour mon intérêt et dans l’intérêt de l’école, je crois qu’il est de mon devoir de vous mettre au courant de la situation dans laquelle je me trouve.
Je suis séparée de mon mari (Monsieur Allain, instituteur à Rosporden) depuis 5 ans. Le divorce a été prononcé à mon profit il y a 2 ans et j’ai la garde de ma petite fille de 4 ans ½.
Il y a quelques mois Mr Allain m’écrivait pour me demander de reprendre la vie commune. Cela est impossible, je refusais. Depuis, je suis persécutée par lui. Prétextant ne pas pouvoir se passer de sa fille il vient journellement à Kernével, tantôt à 5h, tantôt à 6h, même à 9h du soir ; le jeudi, le dimanche il est là. Les gens du bourg viennent me prévenir car on est persuadé qu’il veut me faire du mal et je ne suis pas éloignée de le croire car il est très violent.

Je n’ose plus même aller à Quimper où je risque de le rencontrer car plusieurs fois il m’a odieusement injuriée en pleine rue, j’ai des témoignages qui le prouvent.
A Kernével, il questionne les enfants de l’école, va de débit en débit pour se renseigner sur ce qui se passe chez moi ; il s’est même rendu chez le maire la semaine dernière voulant l’obliger à servir d’intermédiaire entre lui et moi. Le maire est venu s’excuser près de moi et m’assurer de sa sympathie à mon égard.
Je sais que j’ai pour moi la considération et la sympathie des habitants de Kernével. C’est d’ailleurs la 2e fois que je suis nommée dans ce poste. J’ai débuté ici, en sortant de l’Ecole Normale ; j’ai demandé et obtenu la direction de l’école il y a 2 ans.
Cependant j’ai peur qu’à la longue ces histoires nuisent à mon autorité morale près de la population et des enfants de l’école. Je crains que tôt ou tard, il se produise un esclandre qui me ferait tort aussi bien qu’à lui.
Le tribunal avait ainsi fixé les droits de visite pour notre enfant jusqu’à l’âge de 3 ans : obligation pour moi d’aller la lui conduire à Quimper le 1er jeudi du mois. Droit pour lui de venir la prendre le 3e jeudi.

Je n’ai pas failli à mes obligations.
Il vient de demander au tribunal une nouvelle règlementation du droit de visite.
Qu’il attende donc patiemment la décision du tribunal et qu’il s’y conforme, c’est tout ce que je demande.


Au cas, Monsieur l’Inspecteur, où vous auriez besoin d’autres renseignements, je me tiens à votre disposition.

Veuillez agréer, Monsieur l’Inspecteur, l’expression de mon plus profond respect.

V. Delorier

Kernével, le 20 juin 1928



Victoria va-t-elle enfin connaitre une vie de famille plus calme ?
Pourra-t-elle élever sa fille sans craindre pour elle ?


Découvrez la suite demain…




---------------------



1 Mariage du 14 avril 1914 à Kernevel, ancienne commune rattachée aujourd’hui à Rosporden (29). Archive non disponible car en mauvais état.
2 Registre matricule d’Eugène François YVONNO - Classe 1909 à Quimper (29) - N°763 – AD29 - 1 R 1421
3 Louis DELORIER a été élève maitre de l’Ecole Normale de Quimper (29) entre le 1/10/1907 et le 30/09/1910. Dossier personnel d’instituteur – AD 29 – 1 T 509
4 Registre matricule de Louis DELORIER - Classe 1911 à Quimper (29) - N°73 – AD29 - 1 R 1458

5 Acte de Mariage non trouvé à ce jour car lieu inconnu.
6 Fiche Mémoire des Hommes de Louis DELORIER
7 Paule YVONNO, née le 9 juillet 1922 à Quimper (29)
8 Dossier personnel d’instituteur de Louis ALLAIN – AD 29 – 1 T 484
9 Louis Marie ALLAIN, né le 4 avril 1890 à Ergué-Armel (29), paroisse Saint Julien
10 Mariage du 14 mars 1923 à Rosporden (29)
11 Registre matricule de Louis Marie ALLAIN – Classe 1910 à Quimper (29) – N°88 – AD29 – 1 R 1438 


2 commentaires:

  1. Bonjour,
    Une belle recherche documentée.
    Dans l'attente de lire la suite.

    RépondreSupprimer
  2. C'est vrai, les documents d'époque apportent beaucoup (et merci pour les retranscriptions !) Ils aident à s'immerger dans l'histoire. Hâte de lire la suite !!!! Morgan

    RépondreSupprimer